La tempête du 23 juin 1755

(récit apocryphe dû aux travaux de recherches et à l'imagination de Sébastien Périaux)

Voir aussi le résultat des recherches de Jean-Claude Michaux qui précise ce qui s'est réellement passé et la date de cette tempête.

Beaucoup de choses se sont dites sur les sites intrigants des Catelets et du Port de Claquedent. On parle de forteresse engloutie, de ville engloutie, de tempête, de dates conflictuelles.  Je propose une interprétation libre sur la base de quelques analyses.

En premier lieu il fallait déterminer une date exacte pour un événement majeur qui ait la puissance nécessaire pour faire disparaître des reliefs importants ainsi que des flottilles situées sur les ports d'échouage le long de la côte.

Pour cela nous avons besoin d'un événement tellurique (tremblement de terre) ou climatique conjugué à une grande marée.

Nous constatons sur plusieurs cartes anciennes (se référer a la section cartes anciennes des Petites Dalles sur le site) la présence de Claquedent sur certaines cartes du 18e siècle. C'est donc à cette période que nous devons chercher. Dans les documents écrits (Oudinet, Cochet, Tougard, etc.), plusieurs dates étaient proposées pour un tel cataclysme : le 23 juin 1753, le 23 juin 1755, ou le 1er novembre 1755.

Le 1er novembre est la date du tremblement de terre qui détruisit Lisbonne et envoya un ou plusieurs raz de marée frapper les côtes européennes notamment anglaises et irlandaises. Nous devons l'éliminer, car :

De même, la date du 23 juin (veille de la Saint-Jean pour reprendre les propos de Frère Oudinet) 1753 ne peut être retenue à cause d'une marée très faible.

En revanche, la date du 23 juin 1755, elle, correspond à une période de grandes marées, avec des coefficients de 97 et 98. Cette hypothèse est confirmée par un événement similaire, celui du 20 janvier 1863, qui emporta une bonne partie du front de mer dont les jardins de l'Hotel Bouillon : le coup de vent fut renforcé par une marée de 100-104 ce jour-là. La différence de hauteur d'eau est d'environ 80 cm de plus que pour le coup de vent du 23 juin 1755.

En second lieu, nous avions besoin d'un cadre. D'abord celui des Catelets, promontoire peu élevé, fragilisé par des arches et des anfractuosités creusées par le ressac. Il est pratiquement séparé de la falaise orientale, n'était-ce une mince langue crayeuse qui le relie encore à la terre. Sur les Catelets s'élève un bâtiment en ruine de brique et de silex, une ancienne auberge dit-on dans la région... c'est en fait un ancien relais fortifié, construit par les Romains sur la voie côtière qui relie tous les forts de la côte, le tractus armoricus, censé protéger l'Empire des invasions saxonnes. Le fortin ou "castelet" se situe à 6 km du camp romain sur la butte du Catelier, surveillant les vallées de la Veulettes et de la Durdent.

A l'embouchure de la Durdent se situe un petit hâble côtier, qui en 1755, n'en finit pas de dépérir. Alors qu'au milieu du Moyen Age, il était plus important que le hâble de Saint-Valery, son envasement et l'avancée du banc de galets l'étouffent définitivement. Ce hâble qui fut un point névralgique du pouvoir abbatial fécampois n'est plus employé que par de petites barques. Certes de beaux bâtiments gothiques longent ses quais affaissés, mais ils tombent en ruine depuis plus de quatre siècles à l'époque de l'essor de Saint-Valery.

Nous avons donc en place la scène pour le désastre de la nuit du 23 juin 1755.

Le coup de vent a commencé au moins le 23 juin (veille de la Saint-Jean), le vent souffle à force 10, des creux énormes de plus de 10 m voire 15 m se sont formés en quelques heures.

Les marins pêcheurs ne sont pas sortis en mer et ont pris soin de remonter leur bateau haut sur la grève du port des Petites Dalles. Ils se sont calfeutrés dans les maisons en torchis et à colombages qui s'étirent le long du chemin creux qui conduit au front de mer, se concentrant au milieu de la vallée. Certains des marins pêcheurs vivent sur le plateau au village de Saint-Martin-aux-Buneaux et vaquent aux travaux des fermes en attendant que le coup de vent passe.

C'est depuis le 23 au soir une grande marée (coefficient 97 puis 98) qui va ajouter plus de 8,30 m au niveau moyen de la mer. A l'approche du rivage pentu et exactement quand la profondeur de l'eau est autour de 15 m (1), les vagues se dressent au plus haut et déferlent avec un fracas étourdissant.  L'écume se soulève jusqu'en haut des falaises, et passe dans le vallon comme une pluie battante chargée de sel et d'iode. Rapidement grossie par des paquets d'eau de mer, une étendue d'eau prend forme derrière le talus du front de mer et gagne du terrain en amont de la vallée.

Vers 21 heures, alors que tous se sont enfermés pour la nuit, la mer enfle pour la grande marée et monte à l'assaut des terres. Avec 7 m d'eau au dessus du zéro puis bientôt 8,30 m, des vagues mugissantes déferlent pratiquement à même le vallon, projetant en avant beaucoup plus de puissance destructrice. Toutes les barques même celles qui avaient été hissées le plus haut sont emportées et brisées en quelques heures sur les galets. Le ressac est très violent et emporte avec lui des monceaux de terre. Les premiers champs de terre ou herbages sont emportés par les flots. Le trait de côte reculera de plusieurs mètres en deux jours, emporté en pans entiers.

La mer pénètre par dessus le talus et se déverse à chaque déferlante dans la masse d'eau salée, qui remonte maintenant jusqu'à la côte de Saint-Martin. Ce raz de marée donnera naissance à la légende du raz de marée ayant remontée jusqu'à la côte de Sassetot (entrée du TCD).

Mais à quelques dizaines de mètres du déferlement, les Catelets au bout de deux jours de tempêtes sont soumis a une énorme force d'abrasion. Plusieurs fois recouvertes par les plus hautes vagues, l'auberge est rapidement détruite par les vagues et le roulis des galets dès la première pleine mer. Puis c'est au tour de la craie d'être érodée en quelques dizaines d'heures. A la fin du coup de vent, les Catelets ne sont plus qu'un monticule rocheux qui sera dispersé en quelques années, laissant la place au hard ground qui en constituait la base.

Pour Claquedent, c'est encore plus terrible. Dans la nuit du 23 juin, une partie du promontoire du Catelier s'effondre dans la mer et laisse passer la houle qui déferle sur la falaisette. Celle-ci déjà fragilisée, cède à son tour, laissant maintenant les énormes vagues s'abattre directement sur la digue qui protège le petit port médiéval de Claquedent. En quelques heures, la digue cède et c'est le port qui est emporté. les galets recouvrent le reste en quelques jours constituant une muraille - le poulier - qui ferme la vallée.

 

C'est la fin de l'histoire de Claquedent qui disparaît des cartes. Quant aux Catelets, ils ne sont plus qu'un îlot rocheux sombre qui se découvre à marée basse.

 

(1) Une vague deferle quand sa hauteur atteint 70% de la profondeur de l'eau.

Sébastien Périaux - août 2007