Conférence sur Henri Wallon donnée par l'auteur du site,

Pierre Wallon, son arrière-arrière-petit-fils,

le 2 août 2005 à la salle communale de Sassetot-le-Mauconduit,

dans le cadre de l'association Sas'D.I.T..

Henri Alexandre WALLON

"Père de la Constitution"

(1812-1904)

J'avais fait au château de Sassetot il y a un an, dans le cadre de l'association Sas'D.I.T., un exposé sur une célébrité des Petites-Dalles qui y a laissé une belle demeure et a marqué son temps : Henri Georges Stefan Adolph Opper de Blowitz. Madame Danielle Soret, présidente de cette association, m'a aimablement demandé de récidiver cette année. Je vous parlerai d'un homme qui mérite doublement que je m'y intéresse: il a laissé son nom dans l'histoire de France et c'est mon ancêtre: Henri Alexandre Wallon.

En dehors des historiens et des politologues, peu de personnes connaissent le rôle politique d'Henri Wallon. Pourtant, la constitution de la Ve République, qui est la constitution de la France en ce début du XXIe siècle, est directement inspirée de celle de la IIIe République dont Henri Wallon fut l'initiateur en 1875.

En octobre et novembre 2004 a été fêté le centenaire de sa mort avec un certain nombre de manifestations à l'Assemblée nationale, au Sénat et à l'Institut. Un timbre commémoratif a été édité à cette occasion

Je diviserai cet exposé en deux parties:

 

L'homme, son oeuvre et son rôle politique

 

Henri Wallon est né le 23 décembre 1812 à Valenciennes. Sa famille est valenciennoise depuis quelques générations. C'est son arrière-grand-père, Paschal Wallon, flamand, qui était venu se fixer dans cette ville. Le père d'Henri, Alexandre, est directeur des messageries Laffitte et Caillard à Valenciennes. Il est catholique, mais peu ou pas pratiquant. C'est un homme aux idées libérales qui passe pour être un républicain, "un rouge" pour certains. Ses idées libérales ont cependant leurs limites. En juin 1832, sous le règne de Louis-Philippe, à la suite des émeutes qui se sont produites lors des funérailles du Général Lamarque, Alexandre Wallon écrit à son fils Henri:

"On peut gémir sur un mauvais gouvernement, mais le meilleur patriotisme, c'est toujours d'obéir aux lois".

 

Alexandre Wallon, comme la plupart des bourgeois, est un homme d'ordre. On retrouvera ce trait de caractère chez Henri Wallon.

Sa mère, Fébronie Caffiaux, est également d'une famille valenciennoise, mais d'une bourgeoisie beaucoup plus modeste. Le père de Fébronie était perruquier. Comme beaucoup de femmes à cette époque, elle a peu étudié, mais c'est une femme de tête. Au contraire de son mari, elle est catholique très pratiquante.

 

Henri héritera de son père, ce goût de l'ordre et du consensus et de sa mère sa foi religieuse. C'est un enfant timide, effacé, sauvage, indépendant, travailleur acharné.

 

Henri fait de brillantes études au collège royal de Valenciennes. En 1830, il entre à Douais en classe préparatoire de mathématiques spécialisées, mais il se tourne vite vers la philosophie. Un moment, il songe à rentrer dans les ordres, mais raisonné par sa soeur Sophie et son beau-frère Louis Jeannet, professeur au collège royal de Douais, il abandonne cette idée et brigue la prestigieuse Ecole normale à Paris. Partir à Paris et quitter sa famille est pour lui un déchirement. Le voyage en diligence est alors une véritable expédition : parti le matin à 11 heures, on arrive à Paris le lendemain matin à 4 heures, soit 16 heures de voyage pour 200 kilomètres! Ce n'est qu'en 1846 que la liaison Paris-Valenciennes en chemin de fer sera réalisée. Henri intègre l'école normale en août 1831. Il est reçu premier aux épreuves écrites (latin, grec, rhétorique, philosophie, histoire), mais à sa grande déception, il perd sa place lors des épreuves dites "examens vérificateurs". La discipline à l'école est stricte. Les conditions de travail sont sévères, l'école loge dans les combles du lycée Louis-le-Grand, les élèves sont en uniforme. Le matin, lever à 5 heures ; deux sorties autorisées par semaine, à 13 heures le jeudi et à midi le dimanche; dans les deux cas, retour à l'école à 21 heures. A cela, il faut ajouter trois jours de congé à Pâques et deux mois aux grandes vacances.

A l'Ecole normale, parmi les enseignants, il apprécie particulièrement Jules Michelet, historien déjà célèbre. Il admire sa clarté d'analyse et son talent oratoire, mais critique ses vues sur la religion. Henri Wallon écrit à propos de Michelet :

"...sur la religion, il nous dit parfois des choses parfaitement ridicules".

Après 3 ans d'étude à l'Ecole normale, en 1834, il est reçu premier à l'agrégation d'histoire, ce qui lui permet d'avoir une place de professeur agrégé à Paris aux collèges royaux Louis-le-Grand puis Rollin. Cette année-là, il s'inscrit aux conférences de St-Vincent-de-Paul, animées par Ozanam.

En 1837, il soutient ses deux thèses, celle de doctorat ès lettres rédigée en latin sur la croyance à l'immortalité de l'âme avant le christianisme et celle de droit sur le droit d'asile. Il songe un moment à une carrière d'avocat, mais préfère finalement se consacrer à l'Histoire et à son enseignement.

Dans le secondaire, Henri Wallon délivre un enseignement qui est jugé consciencieux, clair, érudit. Mais il apparaît froid, timide et peu pédagogue aux yeux de ses inspecteurs. Il rêve d'enseigner à l'Université, mais ces convictions religieuses constituent un handicap pour obtenir un poste. Finalement, en 1846, il est nommé suppléant de la chaire de Guizot à la Sorbonne puis professeur titulaire en 1848 de la chaire d'Histoire moderne.

En 1839, il remporte avec un condisciple, Yanoski, un prix proposé par l'Académie des Sciences morales et politiques sur le thème de "l'abolition de l'esclavage". A partir de cette étude, et après de nombreuses retouches, il publie seul en 1847 une "Histoire de l'esclavage dans l'antiquité" qui lui confère un rôle clef dans l'abolition de l'esclavage en France. Cet important travail, constitué de 3 gros volumes, fait encore de nos jours référence dans ce domaine et est encore édité. Henri Wallon pense que l'esclavage est un mal absolu qui explique toute la civilisation gréco-romaine. Comme il considère que l'Eglise est responsable du destin des hommes, elle doit tout faire pour l'améliorer dans une vision de progrès et donc bannir l'esclavage. Ce n'est pas l'avis de l'abbé Rara, un ancien professeur au collège de Douai, avec lequel il correspond de manière très assidue. Pour ce dernier on peut diminuer les effets de l'esclavage, mais pas le supprimer totalement avec l'argument qu'il n'est pas possible d'imaginer que Dieu ait pu autoriser quelque chose qui soit radicalement contraire à la justice. Argument qu'on peut qualifier d'un peu "jésuite"! Comme suite à cette publication sur l'histoire de l'esclavage dans l'antiquité, Victor Schoelcher, en 1848, alors sous-secrétaire d'Etat aux colonies au ministère de la Marine, le coopte comme secrétaire de la commission préparant l'abolition définitive de l'esclavage qui est officialisée par le décret du 27 avril 1848. Ce rôle dans la lutte contre l'esclavage est un peu, pour Henri Wallon, le point de départ de sa carrière politique. Il est en effet à cette occasion nommé suppléant du député de la Guadeloupe à l'Assemblée nationale. En 1849, il est élu député du Nord. Il vote contre la Loi Falloux qui entend confirmer dans l'enseignement la prééminence de l'Eglise sur l'Etat. Henri Wallon écrit:

"L'Eglise n'a pas besoin de ce qui fait la puissance du monde".

En 1850, il démissionne de son poste de député après le vote de la loi dite du "domicile" qui limite considérablement et de manière intolérable pour lui, le suffrage universel ; pour voter, il faut être domicilié depuis 3 ans dans le même canton, ce qui élimine la plupart des ouvriers, les journaliers, les itinérants. De 1850, à 1871, année de sa réélection comme député, pendant 21 ans, durant tout le second Empire qu'il désaprouve, Henri Wallon se tient à l'écart de la politique. Il en profite pour se consacrer à son oeuvre d'historien. En 1850, à 38 ans, il est élu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, succédant à Quatremère de Quincy. Il en est nommé Secrétaire perpétuel en 1873, et le restera jusqu'a sa mort en 1904, c'est-à-dire pendant 32 ans, un record ! Il est également Doyen de la Faculté des Lettres de Paris de 1877 à 1887.

De ses recherches historiques pendant ces années, il publie en 1860 une biographie de Jeanne d'Arc qui a un très gros succès. Elle est rééditée 6 fois sans compter une version abrégée et une très belle édition illustrée. Ce livre, comme la plupart des livres écrits par Henri Wallon, n'est pas un livre de vulgarisation, mais un livre scientifique, d'une extrême rigueur. Au XIXe siècle, Jeanne d'Arc est surtout une héroïne républicaine et pas encore une sainte, c'est une sorte de mythe laïque qui fascine les Français : Jeanne d'Arc, une femme, sauve la France, femme elle-même comme le souligne Michelet. Henri Wallon a l'ambition, par son travail sur Jeanne d'Arc, de contribuer au rapprochement de l'Eglise et de la République. Et de fait ses recherches fournissent à monseigneur Dupanloup, évêque d'Orléans, les arguments vis-à-vis de Rome pour la béatification de Jeanne d'Arc en 1909 et sa canonisation en 1920. D'égérie laïque elle devient égérie catholique. Mais cela n'empêchera pas le vote de la loi de Séparation des églises et de l'Etat le 9 décembre 1905.

Henri Wallon publie de très nombreuses études historiques dont l'énumération serait fastidieuse. Beaucoup ont été et sont parfois encore des ouvrages de référence. Outre "Jeanne d'Arc", on peut citer entre autres:

 

En février 1871, après plus de 20 ans pendant lesquels il s'est tenu à l'écart de la vie politique, Henri Wallon est élu député du Nord. Il a 58 ans. Il est politiquement inclassable, voulant par-dessus tout garder son indépendance d'esprit et de jugement. Ce trait de caractère explique qu'il ne se soit jamais vraiment affilié à un parti. Il est considéré tantôt comme modéré de centre droit, voire orléaniste, tantôt de centre gauche, voire pour certain d'extrême gauche. Mais ce n'est pas tellement lui qui varie dans ses idéaux, mais la conjoncture qui fluctue ! Il est républicain dans l'âme, mais à condition que ce soit une république d'ordre et non pas une république révolutionnaire. Il est viscéralement attaché au suffrage universel et à une certaine morale chrétienne. Il est pour la Liberté et il est très jaloux de sa propre liberté de pensée.

 

Henri Wallon a été surnommé "Père de la Constitution" ou "Père de la République". Par son amendement, l'amendement Wallon, voté le 30 janvier 1875 à une voix de majorité, il donne en effet le coup d'envoi de la constitution de la IIIe République qui sera la constitution de la France jusqu'à la défaite de 1940, puis qui inspirera très fortement les constitutions de la IVe et surtout de la Ve République.

Cette constitution est très singulière. Elle fait suite à une longue période de grande instabilité constitutionnelle: en 81 ans, de 1791 à 1875, pas moins de 13 constitutions ne se succèdent, aucune d'elles dépassant les 15 ans d'existence. La constitution de 1875 au contraire va durer jusqu'en 1940, soit 65 ans. Et pourtant, on n'a jamais eu en France une constitution aussi brève, 34 articles seulement, ni aussi imprécise. Elle fait pâle figure à côté de la constitution européenne avec ses 448 articles ! C'est probablement cette brièveté et cette imprécision qui lui ont permis de durer aussi longtemps. Elle a pu ainsi s'adapter aux circonstances, se transformer et d'une certaine manière devenir coutumière. Cette constitution n'est pas formée d'un texte unique, mais de trois lois constitutionnelles qui n'ont jamais été réellement réunies :

 

Elle est en partie l'oeuvre des orléanistes et c'est au départ une véritable monarchie sans monarque. Ce régime mériterait le nom d'improbable république. En effet, comment cette constitution a-t-elle pu être votée par une chambre, comme on va le voir, très largement royaliste ? Pour essayer de comprendre cette apparente contradiction, il faut remonter un peu dans le temps et en préciser les origines.

Après la catastrophe de Sedan le 2 septembre 1870, la République est proclamée à Paris le 4 septembre à l'Hôtel de Ville. Mais c'est une déclaration purement formelle, sans aucun fondement constitutionnel qui vise beaucoup plus à enterrer l'empire qui vient de s'effondrer qu'à créer une véritable république.

Sous la pression de Bismarck, la convention d'armistice qui est signée le 28 janvier 1871 pour 21 jours prévoit l'élection d'une Assemblée nationale. L'élection a lieu le 8 février 1871 et cette assemblée se réunit, dans un premier temps, à Bordeaux. L'Assemblée élue l'est moins pour faire une constitution que pour faire la paix. Sur 626 membres, elle compte 396 monarchistes (182 légitimistes, 214 orléanistes) et 230 députés de gauche. Les monarchistes doivent leur succès à leur position pacifiste. La France, terriblement traumatisée et désillusionnée par la défaite, vote pour la paix.

Le 10 mai 1871 est signé le traité de Francfort : la France perd le nord de la Lorraine et presque toute l'Alsace (à l'exception de Belfort) et s'engage à verser 5 milliards de francs-or, somme considérable ; elle reste occupée par les troupes allemandes jusqu'au versement de l'indemnité le 16 septembre 1873.

L'Assemblée met à la tête de l'exécutif Adolphe Thiers avec le titre de "Chef du pouvoir exécutif de la République française". Ce terme n'est employé qu'à titre provisoire, sans préjuger du régime qui va lui succéder. Il ne fait que garder provisoirement un état de fait. Mais d'orléaniste, Thiers devient progressivement républicain ce qui amène l'assemblée à lui rogner graduellement ses pouvoirs et finalement pousse Thiers à démissionner le 24 mai 1873.

Le Maréchal de Mac-Mahon, monarchiste, est élu pour le remplacer. Il est auréolé des victoires de Sébastol et de Magenta, mais supporte la défaite de Sedan où il est fait prisonnier et la répression de la Commune. Ce président de la République royaliste élu, il reste à trouver un monarque ! Or pour le trône, il y a deux prétendants rivaux :

On finit péniblement par se mettre d'accord sur le nom du comte de Chambord, mais celui-ci fait capoter le projet à la dernière minute. Alors que tout est organisé pour son entrée triomphale dans Paris et son intronisation, il refuse au dernier moment le drapeau tricolore et exige le drapeau blanc. Tous les monarchistes, même les plus extrémistes, s'opposent à cette exigence. La population n'est pas prête à abandonner le drapeau tricolore qui s'est auréolé de gloire à Valmy et Austerlitz. Une lettre de Sophie Wallon, la soeur d'Henri, raconte comment, à Valenciennes, le drapeau tricolore, arboré par une diligence arrivant de Paris au moment des journées révolutionnaires de 1830, les Trois glorieuses, est ovationné et porté en triomphe par la foule.

Désemparés, les royalistes prolongent, le 20 novembre 1873 le mandat de Président de la République du Maréchal de Mac-Mahon pour 7 ans à titre personnel, en espérant que d'ici là le comte de Chambord sera décédé, laissant le champ libre au comte de Paris qui n'a pas cette exigence du drapeau blanc et qui, lui, a une descendance.

Il faut donc organiser les institutions de ce régime provisoire et une commission de 30 membres est nommée pour cela.

La discussion de la première des trois lois constitutionnelles, relative à l'organisation des pouvoirs publics, commence le 21 janvier 1875 à Versailles où siège l'Assemblée nationale depuis la Commune. Le texte initial ne contient même pas le mot République. La gauche accuse la droite, ne pouvant proposer de monarchie, de se contenter de faire de l'obstruction. La droite est piquée au vif, mais ne veut pas s'avouer vaincue. La séance se termine dans la confusion générale.

Le 28 janvier, les esprits se sont un peu calmés et un député du centre gauche, Edouard de Laboulaye, propose l'amendement suivant:

"Le gouvernement de la République se compose de deux chambres et d'un président."

C'est très exactement ce qu'avait proposé Casimir Périer quelques mois plus tôt et qui avait été rejeté. Cette fois de nouveau l'amendement est repoussé, mais avec une faible majorité: 359 voix contre et 336 voix pour.

C'est alors que le 30 janvier, le député Henri Wallon propose l'amendement suivant:

"Le président de la République est élu à la pluralité des suffrages par le Sénat et la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale. Il est élu pour 7 ans, il est rééligible."

Henri Wallon défend son amendement à la tribune :

"Loin d'ébranler la loi du 20 novembre 1873, mon amendement a, au contraire, pour but de la compléter et de l'affermir.

Qu'a voulu la loi du 20 novembre? Elle a voulu donner la stabilité au pouvoir, et la sécurité au pays...

...Dire que le provisoire durera sept ans, ce n'est pas faire cesser le malaise, c'est le faire durer...

...Le projet de la commission, c'est l'organisation du provisoire; eh bien, le pays est las du provisoire...

...Qu'est-ce qui triomphe dans les élections ? La République ou l'Empire ? Si le provisoire est maintenu jusqu'en 1880, on n'en sortira que par une de ces deux issues, la République faite sans vous et contre vous ou l'empire, c'est-à-dire la ruine de vos espérances, et j'ajoute la ruine du pays. Car l'empire c'est la guerre.

Je ne connais, Messieurs, que trois formes de gouvernement : la monarchie, la république, l'empire. L'empire, personne n'a osé vous proposer de le voter. La monarchie! est-elle possible ?...

...Si la monarchie était possible en novembre 1873, pourquoi (les monarchistes) ont-ils voté la loi du 20 novembre ?

Mais, dira-t-on, vous proclamez donc la république?

Messieurs, je ne proclame rien, je prends ce qui est. J'appelle les choses par leur nom ; je les prends sous le nom que vous avez accepté, que vous acceptez encore, et je veux faire que ce gouvernement qui est, dure tant que vous ne trouverez pas quelque chose de mieux à faire.

Mais, dira-t-on, vous n'en faites pas moins la république !

A cela je réponds tout simplement : Si la république ne convient pas à la France, la plus sûre manière d'en finir avec elle, c'est de la faire...

...Dans la situation où est la France, il faut que nous sacrifiions nos préférences, nos théories. Nous n'avons pas le choix. Nous trouvons une forme de gouvernement, il faut la prendre telle qu'elle est ; il faut la faire durer. Je dis que c'est le devoir de tout bon citoyen. J'ajoute, au risque d'avoir l'air de soutenir un paradoxe, que c'est l'intérêt même du parti monarchique...

...Ma conclusion, Messieurs, c'est qu'il faut sortir du provisoire. Si la monarchie est possible, si vous pouvez montrer qu'elle est acceptable, proposez-la...

...Que si, au contraire, elle ne paraît pas possible, eh bien, je ne vous dit pas : proclamer la république !... Mais je vous dis : Constituez le gouvernement qui se trouve maintenant établi et qui est le gouvernement de la république.

Je ne vous demande pas de le déclarer définitif. Qu'est-ce qui est définitif ? Mais ne le déclarez pas non plus provisoire. Faites un gouvernement qui ait en lui les moyens de vivre et de se continuer, qui ait aussi en lui les moyens de se transformer, si le besoin du pays le demande, de se transformer, non pas à une date fixe comme le 20 novembre 1880, mais alors que le besoin du pays le demandera, ni plus tôt ni plus tard.

Voilà, Messieurs, quel était l'objet de mon amendement."

L'amendement est alors mis aux voix, il est adopté une voix de majorité (353 contre 352).

Cet amendement deviendra l'article 2 de la loi du 25 février 1875 relative à l'organisation des pouvoirs publics.

On a dit et écrit que la République était passée à une voix de majorité. C'est certes vrai au sens strict du terme, mais comme l'a bien montré Adhémar Esmein, éminent juriste de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, c'est aussi le résultat d'une lente évolution qui a débuté par le refus du drapeau tricolore par le comte de Chambord. Mais comme le souligne Roland Drago dans l'exposé qu'il a fait à l'Institut le 11 octobre 2004, c'est l'habileté politique d'Henri Wallon qui a "fait sauter le verrou" et a permis à cette évolution d'aller à son terme.

Terminons ce chapitre sur une note plaisante. On entend parfois dire que cet amendement n'a pu être voté que grâce à l'absence lors du vote d'un député royaliste qui s'étant rendu à un rendez-vous galant arriva en retard à l'Assemblée. En réalité, Roland Drago raconte, dans ce même exposé, que cette légende vient d'une nouvelle écrite en 1922 par Pierre Benot et qui s'intitule: "La surprenante aventure du Baron de Pradeyles". La nouvelle raconte comment ce baron, député royaliste, a été retardé au moment de prendre son train pour Versailles où siégeait l'Assemblée, par une très jolie femme à la solde de la gauche, ce qui aurait empêché le rejet de l'amendement. Mais ce n'est qu'un roman !

De très nombreuses caricatures paraissent dans la presse à l'occasion du vote de cet amendement.

En mars 1875, Henri Wallon est nommé ministre de l'Instruction publique du cabinet Buffet, poste qu'il conserve un an. En décembre 1875, il fait partie des 75 sénateurs inamovibles élus prévus par la Constitution, poste qu'il va donc conserver jusqu'à la fin de sa vie.

En 1900, pour le cinquantième anniversaire de son élection à l'Académie des Inscriptions et Belles-Letres, l'Institut lui offre une médaille gravée par Jules Chaplain (1839-1909). Le buste d'Henri Wallon siège toujours en bonne place à l'Institut.

 

Henri Wallon, sa famille et les Petites-Dalles

 

En juillet 1865, Henri Wallon, cherche un lieu de vacances pour sa famille. Arrivé en train à Fécamp, il parcourt la côte, jusqu'à St-Valéry en carriole à cheval, passant aux Petites-Dalles dont il a entendu parler. Voici ce qu'il écrit dans ses lettres au sujet d'une maison qui correspond à l'hôtel Bouillon où il est probablement descendu et qu'il envisage de louer pour les vacances :

"On a la mer à sa porte, et même dans les grandes marées, on pourrait l'avoir chez soi. Il y avait, l'an dernier, un jardin que la mer a enlevé cet hiver."

Parlant de Veulettes et de St-Valéry-en-Caux, il écrit plus loin:

"... je doute que le pays soit aussi beau là, qu'aux Petites-Dalles."

Il tombe donc manifestement sous le charme, mais il ne vient passer avec sa famille ses premières vacances aux Petites-Dalles qu'à l'été 1868 en louant successivement différentes maisons dont la propriété Saillot, l'actuelle villa "Brise-lame" qu'il achète en 1876. A cette époque, Henri Wallon a 64 ans. Il partage son temps aux Petites-Dalles entre le travail pour ses publications, les promenades, les bains et les offices quotidiens à Sassetot. Quand il fait beau, il se plaît à s'installer sur la terrasse de Brises-Lame pour y travailler. Il est encore sportif, très bon nageur. Il apprend à nager à ses petits-enfants. A cette époque les bains de mer sont encore autant un acte hygiénique qu'un véritable plaisir. Aussi certains tiennent-ils un compte très précis de leurs bains. Paul Wallon, l'architecte, un de ses fils, écrit dans son journal à la fin de la saison 1883:

En 1878, Henri Wallon, a 66 ans. Il est installé le 22 septembre vers 8 heures du matin sur la terrasse de sa maison, "Brise-lame" pour travailler à son livre "Histoire du Tribunal révolutionnaire". La mer est agitée et la marée descendante. Monsieur Bayard, ses deux filles et le fiancé de l'une d'elles, viennent se baigner. Monsieur Bayard se contente de barboter au bord de l'eau alors que les trois jeunes gens nagent et s'éloignent du bord. Très vite ils sont entraînés vers les rochers des Grandes-Dalles par un très fort courant. On est au moment des grandes marées d'équinoxe. Leurs cris de détresse alertent Henri Wallon, qui malgré son âge n'hésite pas à se jeter à l'eau avec une bouée au bras, suivi par son plus jeune fils. Ils parviennent auprès des naufragés qui peuvent s'accrocher à la bouée. Pendant ce temps les témoins présents sur la plage vont chercher du secours. A la deuxième tentative, le père Senne peut mettre une chaloupe à la mer et récupérer les naufragés et leurs sauveteurs. Tout cela a duré environ trois quarts d'heure et c'est complètement exténués et transis de froid que naufragés et sauveteurs sont ramenés au bord. Les jours suivants, l'aventure est abondamment contée dans la presse ; une médaille d'or de sauvetage est décernée à Henri Wallon et une d'argent à son fils.

Autre sport qu'Henri Wallon affectionne particulièrement : le patin à glace. Georges Perrot, qui lui succédera à l'Institut comme secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, raconte l'avoir surpris, un jour de l'hiver 1890, sortir de l'Institut, ses patins à glace sous le bras, pour aller patiner au bois de Boulogne ; il a alors 78 ans ! Il patinera, dit-on, jusqu'à 80 ans.

 

En 1875, alors qu'il est ministre de l'Instruction publique, Henri Wallon va dîner au restaurant de "la Belle-Ernestine" à Saint-Jouin près d'Etretat. Là, se retrouvent les artistes, les écrivains, les hommes politiques. Comme c'est la tradition, on lui présente à la fin du repas le livre d'or sur lequel il écrit :

"Moi, que j'inscrive quelque chose

Sur ce livre? Ernestine? Oh! non,

Je voudrais y mettre une rose,

Je n'y puis mettre qu'un

Wallon.

Ministre de l'Instruction publique."

 

Guy de Maupassant est un habitué de ce restaurant célèbre. Il écrit à propos de cet établissement un texte qui paraît le 1er août 1882 dans Gil Blas et dont voici le début:

"La belle Ernestine ! Tout le monde a entendu prononcer ce nom ; tout le monde l'a lu dans les journaux. Depuis vingt ans, chaque année, ces trois mots : «la belle Ernestine», reviennent sous la plume des chroniqueurs ; et bien des lecteurs, sans doute, se demandent quelle est cette femme aussi connue que Thérésa ou Mlle Léonide Leblanc, dont la beauté est devenue proverbiale, et qu'on ne voit point aux premières..."

 

Dans le fond de sa propriété, Henri Wallon fait construire en 1881 par son fils Paul, architecte, pour sa fille Adèle Guibert, une maison qu'on appelle alors le "chalet Wallon", c'est l'actuelle villa "l'Epine". Paul Wallon n'en reste pas là. Il fait construire aux Petites-Dalles en 1883 pour le médecin général Colin la "villa Colin", en 1884 une villa pour lui-même, "les Mouettes", et en 1885 le "chalet Peltier", actuel "Catelets". Monsieur Peltier est le directeur d'une fabrique d'allumettes. Il peut avoir du bois à bon compte, ce qui explique au moins en partie la profusion de motifs sculptés et découpés en bois, des lambrequins, dont il décore sa maison. Malheureusement, la plupart de ces décors ont aujourd'hui disparu.

 

Quelques mots sur le mode de vie en cette fin de XIXe siècle et début du XXe. On est en plein début de l'ère industrielle. L'Eglise a encore une influence considérable. A côté d'une classe ouvrière qui reste miséreuse, la bourgeoisie tend à s'enrichir. Le chemin de fer se développe très rapidement ; de quelques dizaines de kilomètres de voies ferrées en 1837, on passe à plus de 48.000 kilomètres 1910 ! Une véritable frénésie de déplacements s'empare des plus fortunés. Il y a de très nombreux trains pour toutes destinations à toutes heures qu'on utilise très largement. Mon arrière grand-père, Paul Wallon, raconte dans son journal comme quelque chose d'assez banal qu'un jour voulant inspecter un chantier aux Petites-Dalles, il prend le train à St-Lazare le samedi soir, passe la nuit dans le train, arrive à l'aube à Cany, prend là une voiture à cheval qui l'amène aux Petites-Dalles dans la matinée. Juste le temps de voir son chantier et de déjeuner pour repartir à Cany toujours en voiture à cheval, reprendre le train de nuit le dimanche soir et être le lundi matin à son bureau comme si de rien n'était ! Inutile de préciser qu'il n'y a pas de couchettes. On vient en vacances par le train qui atteint Fécamp dés 1856 et Cany en 1880. De là, on rejoint les Petites-Dalles en carriole à cheval, voire pour les plus sportifs parfois à pied ! On se déplace avec toute la famille, les bonnes et de très nombreux bagages. Paul Wallon signale dans son journal en 1886 qu'à la fin des vacances, sa famille (lui sa femme, 5 enfants et une bonne) rentre à Paris avec 440 kg de bagages enregistrés, constitués de 16 colis !

Il est de bon ton pour les dames de la bourgeoisie de s'occuper de quelques bonnes oeuvres. En vacances, on ne déroge pas à cette règle. Aux Petites-Dalles, en 1876, madame Sylvie Boubet, crée une sorte d'école maternelle pour les enfants des pêcheurs et paysans du village, cela grâce à une collecte de fonds à laquelle participent, entre autres : mesdames Charin, Boubet, Crosnier, Derbanne, Wallon, Bullard, Génevoix et Muzard. C'est "l'Asile" qui accueille pendant 8 ans jusqu'à 30 enfants des Petites-Dalles. Elle est remplacée en 1884 par l'école publique.

 

Les Petites-Dalles souffrent de l'absence de lieu de culte. Pour les offices, marins, paysans et vacanciers sont obligés de monter à pied ou en carriole à Sassetot. D'où une pétition, en août 1892, comportant 104 signatures, dont celle d'Henri Wallon, adressée à monsieur le Ministre des Cultes et de l'Instruction publique pour la construction d'une chapelle. Elle est édifiée en 1892 aux frais de monsieur Paul du Vergier et grâce à une collecte, sur un terrain lui appartenant. L'architecte est Camille Albert, architecte de la ville de Fécamp. Elle est bénie le 12 août 1893 par l'abbé Gailhac. Très vite, elle s'avère trop petite et doit être agrandie à 5 travées en 1896, grâce à une nouvelle souscription. A noter que l'idée d'un lieu de culte aux Petites-Dalles était ancienne, car la chapelle figure déjà, 10 ans plus tôt, sur un projet de lotissement datant de 1882.

 

Aux Petites-Dalles, la tenue vestimentaire est à peine plus décontractée qu'en ville. Ces dames portent toujours robes longues, chapeau, ombrelle et gants. Madame Henri Wallon écrit en 1868 à une de ses parentes à propos des Petites-Dalles :

"...Vous n'aurez pas peur de gâter vos robes neuves aux Petites-Dalles. Je crois que vous ne les mettrez que les grands jours, car il paraît qu'on y est simple dans toute l'acception du mot..."

 

Les distractions en vacances sont, à cette époque, assez différentes de ce qu'elles sont actuellement. On se reçoit beaucoup entre familles. Aux Petites-Dalles, ce sont les familles Wallon, Bayard, Crosnier, Eiffel, Bardy, Muzard qui se retrouvent chaque année au moment des vacances. On joue au whist, l'ancêtre du bridge, on écoute de la musique. C'est l'occasion de jeux de société et notamment de charades mises en scène, très à la mode. Chaque syllabe du mot à deviner est le prétexte d'une saynète déguisée et le mot entier, mon tout, également. Il faut faire preuve de beaucoup d'imagination, aussi bien pour ceux qui proposent la charade que pour le public qui doit la deviner. Les jeunes se déguisent d'ailleurs très volontiers, généralement sur un thème précis ou bien jouent la comédie. On fait de grandes promenades à pied, traditionnellement dans les avenues, entre amis ou en famille. A partir de 1900, la mode du tennis se répand. Elle prendra un développement considérable aux Petites-Dalles où plus d'une dizaine de tennis privés seront construits. Enfin, évidemment les bains de mer sont une distraction incontournable, par plaisir, mais également dans un souci d'hygiène corporelle. Très vite une girafe, une corde, un radeau et une barque à quelques dizaines de mètres du bord viennent agrémenter les bains. Quelques jeunes du pays s'offrent moyennant finance pour accompagner, voire porter ces dames jusque dans les brisants, c'est le bain à la lame. Comme maintenant, les enfants jouent sur le sable ou vont à la pêche.

En 1875, Henri Wallon est Ministre de l'Education, des Beaux-Arts et des Cultes. Aux mois d'août et septembre, Sissi est en villégiature au château de Sassetot, séjour privé, non officiel. Malgré cela, il se doit d'aller présenter ses respects et ceux du gouvernement à l'Impératrice. Il se rend donc au château de Sassetot en calèche empruntée à la famille Crosnier, mais il n'est pas reçu par l'Impératrice et se il contente de déposer sa carte.

La famille d'Henri Wallon s'agrandit progressivement et se retrouve chaque année en vacances aux Petites-Dalles, occasion de quelques photos de famille.

En 1904, à la fin de sa vie, d'Henri Wallon et sa famille affrontent toute une série d'épreuves dont, dans la nuit du 14 au 15 août 1904, l'incendie du casino des Petites-Dalles. Ce casino est une construction en planches située sur le terrain de jeux actuel. Nous avons un récit très détaillé du drame par les lettres familiales et les comptes rendus que les journaux ont faits de l'événement. Le soir, à la fin du spectacle, le feu prend derrière la scène et en quelques minutes le casino s'embrase. Fort heureusement, le public a le temps d'évacuer la salle et on ne déplore aucune victime. Le vent pousse les flammes vers l'intérieur, mettant le feu aux maisons qui se trouvent derrière dont le chalet Wallon. Par prudence, on évacue Brise-lame, la maison d'Henri Wallon, mais elle ne sera pas touchée par le feu. Les secours mettent plusieurs heures pour arriver sur les lieux de l'incendie, le casino et deux maisons sont totalement détruits. Le chalet Wallon sera reconstruit dés l'année suivante, à l'identique en dehors de la tourelle qui sera légèrement surélevée ; détail bien commode pour dater actuellement les cartes postales anciennes.

Quelques semaines après l'incendie, le 13 novembre 1904, Henri Wallon s'éteint doucement à 92 ans dans son appartement de l'Institut de France à Paris, entouré de sa famille. Il alors 9 enfants, 55 petits-enfants et 6 arrière-petits-enfants.

Actuellement la descendance d'Henri Wallon est nombreuse, peut-être 1.500 personnes dont quelques-unes, seulement continuent la tradition en venant passer leurs vacances aux Petites-Dalles. Le centenaire de l'acquisition de "Brise-lame", en 1978, a donné lieu à une "cousinade" qui a réuni une bonne partie de sa descendance.

 

En conclusion, j'espère par cet exposé avoir contribué à sortir mon ancêtre, Henri Wallon, d'un relatif oubli. Sujet tout en contraste, travailleur acharné, timide, effacé, sauvage, fuyant les mondanités et les honneurs, défendant sans relâche ses opinions, mais ne voulant pas les imposer, préférant convaincre que contraindre. C'était un pragmatique et un concilateur. Il était surtout très jaloux de sa liberté de pensée et de son indépendance. Ce n'était pas un grand orateur et ses détracteurs lui en ont fait souvent grief, mais il a su par sa diplomatie et son savoir-faire politique faire approuver un régime républicain qui n'avait, compte tenu des forces en présence, que très peu de chances de s'imposer. Nous en bénéficions encore actuellement, l'esprit de la Ve République s'étant beaucoup inspiré de celui de la IIIe.

 

 

Bibliographie (non exhaustive)